Erotokritos, du roman à la BD : un chef-d’œuvre crétois, grec, européen Ερωτόκριτος, από το μυθιστόρημα στο κόμικ, ένα κρητικό, ελληνικό, ευρωπαϊκό αριστούργημα

En 2016 paraissait « Erotokritos » : l’adaptation en bande dessinée, de l’œuvre du même nom, un roman en vers du Crétois Vitzentzos Kornaros (Vitzen’tzos Korna’ros/Βιτσέντζος Κορνάρος), que l’on date du début du 17ème siècle.

Avec l’Iliade d’Homère et l’épopée byzantine de Digénis Akritas, celle d’« Erotokritos » (Eroto’kritos/Ερωτόκριτος) est considérée comme un pilier de la littérature grecque.

La BD

La BD Erotokritos. Couverture de l'édition grecque parue en 2016. Avec l'autorisation des éditions Polaris – un clic pour agrandir.

La BD Erotokritos. Couverture de l’édition grecque parue en 2016. Avec l’autorisation des éditions Polaris – un clic pour agrandir.

Au dessin : Giorgos Goussis (Gio’rgos Gou’ssis/Γιώργος Γούσης) ; au scénario : Dimosthénis Papamarkos (Dimosthé’nis Papama’rkos/Δημοσθένης Παπαμάρκος) et Giannis Ragkos (Gia’nnis Ra’gkos/Γιάννης Ράγκος).

Les scénaristes ont fait le choix de conserver des extraits du texte original de Kornaros, en grec dialectal, mais uniquement pour les légendes qui agrémentent les cases de temps à autre. Les bulles de dialogue sont en grec moderne « standard ».

Les sources d’inspiration du dessinateur Giorgos Goussis puisent dans un mélange d’époques et de styles, répondant à l’imagination hybride de l’œuvre originale : les vêtements du roi et de sa cour sont de style gréco-byzantin, l’armement des Athéniens est de style Renaissance ; l’esthétique du Moyen âge occidental est bien présente. Pour le palais du roi d’Athènes, le dessinateur de la BD a pris modèle sur le projet avorté de palais sur l’Acropole, conçu par l’architecte allemand Karl Friedrich Schinkel pour le roi Othon de Grèce en 1834 (source : entrevue de Gio’rgos Gou’sis donnée à CNN Greece https://www.youtube.com/watch?v=kvJsEz3MBDY).

La bd circule également en anglais depuis juillet 2016.

Quelques images tirées du dossier de presse des éditions Polaris :

 

Avec l'autorisation des éditions Polaris – un clic pour agrandir.

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L’histoire : un roman crétois… et courtois.

Un amour contrarié, un tournoi, des chevaliers, un roi, des combats, des princes, un prétendant et… une princesse : « Erotokritos » a tout du roman de chevalerie, de la chanson de geste, mettant en scène l’amour courtois.

Le héros, Eroto’kritos (Ερωτόκριτος), ou « ‘Roto’kritos », est épris d’Arétou’ssa (Αρετούσα, « la vertueuse »). Il chante  la sérénade à sa fenêtre. La belle est charmée avant même de l’avoir jamais vu. Elle est la fille d’Héraklis (Héraclès), le roi d’un Royaume d’Athènes imaginaire. Sa nourrice tente de raisonner la princesse, mais rien n’y fait. Après diverses péripéties, Erotokritos est contraint de fuir, la mort dans l’âme.

Il se porte volontaire pour le tournoi organisé par Héraklis, et affronte des héros venus de Mytilène, de Nauplie, de Macédoine, de Caramanie (Asie mineure), de Byzance, de Patras, de Chypre… Le roi d’Athènes ne peut concevoir que sa fille convole avec l’élu de son cœur ; il emprisonne la princesse, qui refuse d’épouser le Basileus (le roi) de Byzance, auquel il la destinait.

Mais voici qu’approchent les troupes du roi valaque, qui menace le royaume athénien. Erotokritos défendra vaillamment Athènes en cachant son identité. Suivra le dénouement heureux…

Un roman grec

L’idiome employé dans le roman d’Erotokritos est le dialecte grec de Crète des 16ème et 17ème siècles.

Il rappelle immanquablement le parler des vieux Crétois d’aujourd’hui, ou le grec des habitants du Dodécannèse (du moins de ceux qui ont conservé leur dialecte local), ou des Chypriotes. En bref, ces idiomes que les linguistes classent parmi les « dialectes grecs du sud » ou « dialectes du in’da » (du pronom interrogatif in’da / ίντα, équivalent du pronom ti/τι – cf « Dialectes et idiômes du grec moderne »« Διάλεκτοι και ιδιώματα της νέας ελληνικής » de Nikolaos Kontosopoulos, éditions Γρηγόρη, 2001).

Un exemple, pour les hellénistes, à travers ce dialogue entre Arétou’ssa et sa nourrice Frossi’ni qu’elle appelle également « Néna » (ici volontairement traduit comme un nom propre, « néna » est un nom commun désignant la nourrice)  :
« « Mα ίντα χαράν μπορώ να δω », ήλεγε προς τη Nένα,
« σα βρίσκεται ο Pωτόκριτος πολλά μακρά στα ξένα; »
/ « « Ma in’da Khara’n mboro’ na dho », i’lege pros ti Né’na
‘sa vri’sketai o Roto’kritos polla’ makra’» sta xé’na ? »

C’est à dire en traduction libre mot à mot :
« Mais quelle joie puis-je apercevoir, disait-elle à Nourrice
Alors qu’Erotokritos se trouve très loin en pays étranger ? »

Avec des formulations encore utilisées aujourd’hui en Crète comme « tsi » / τσή au lieu de « tis » / της :
« και το κορμί τση εκρύγιανε, το στόμα τση εβουβάθη. »
« / kai to kormi’ tsi ekri’giané, to sto’ma tsi evouva’thi »
C’est à dire en traduction libre :
« et son corps s’est refroidi, sa bouche s’est faite muette »

Pour qui s’intéresse au texte grec, signalons la publication d’une version très accessible, parue chez JiaHu Books (ainsi que cette version numérisée, d’où sont tirés les extraits sus-visés http://erotokritos.users.uth.gr/erotokritos.htm).

Erotokritos. Couverture d'une édition parue chez JiaHu Books

Erotokritos. Couverture d’une édition parue chez JiaHu Books. Un clic pour agrandir.

Erotokritos a marqué à jamais la littérature grecque, mais aussi la poésie et la chanson populaire : au cours des siècles, les vers d’Erotokritos ont été chantés et adaptés par la muse populaire, dans tout le sud de l’espace culturel grec, de Zakinthos jusqu’ à Chypre en passant pas les « mantinades », ces chants populaires de Crète. Les personnages d’Erotocritos peuplent quantité de chansons traditionnelles. Certains se demandent si l’auteur d’Erotokritos ne s’est pas un peu inspiré du style des « mantinades » ; d’autres affirment que c’est l’inverse.

Comme le poème lui-même, ces chants populaires sont en vers de quinze syllabes, la forme de versification la plus répandue dans l’espace grec depuis le Moyen âge.

Impossible de ne pas évoquer deux traductions intégrales du roman, parues en langue française :

  • celle de Robert Davreu, publiée par José Corti Editions en 2007 ; versifiée, cette traduction s’accompagne d’une préface et de commentaires qu’il serait difficile de ne pas paraphraser, tant ils sont intéressants et synthétiques (et d’un DVD de concert, remarquable bien que moins joyeux que d’autres interprétations populaires – « Erotokritos », avec un « k », ISBN-10: 2714309348, ISBN-13: 978-2714309341) ;
  • celle de Denis Kohler : en prose, parue en 2006 aux éditions ZOE, sous le titre « Erotocritos » ; elle est agrémentée d’un passionnant dossier historique et de la traduction d’une conférence de Séféris, « Le vivant cortège de la tradition », datant de 1946 (« Erotocritos », avec un « c », Editions Zoé, ISBN 978-2-88182-553-2).
Erotokritos. Couverture de la traduction en vers de Robert Davreu.

Erotokritos. Couverture de la traduction en vers de Robert Davreu.

Erotocritos. Couverture de la traduction en prose de Denis Kohler.

Erotocritos. Couverture de la traduction en prose de Denis Kohler.

Un roman européen

Erotokritos n’est pas un texte isolé de son contexte littéraire.

C’est une œuvre fondamentalement européenne, symbole de ce que la rencontre des cultures d’Europe a pu produire de meilleur.

Nombreux sont les chercheurs qui pensent que Kornaros a puisé une partie de son inspiration (mais une partie seulement) dans le roman en prose « Paris et Vienne » de Pierre de La Cépède ; selon une édition du 15ème siècle, le « Paris et Vienne »  serait la traduction en français d’un texte provençal provenant lui-même d’une œuvre catalane. A son tour, la version française a servi de modèle à une version italienne intitulée « Innamoramento di due fedelissimi amanti Paris e Vienna » d’Angelo Albiani.

Une « Europe de la culture » avant l’heure.

Paris et Vienne. Extrait image Gallica. Un clic pour agrandir.

Paris et Vienne. Extrait image Gallica. Un clic pour agrandir.

Il faut rappeler que la Crète fut une possession vénitienne du 13ème jusqu’au 17ème siècle : au 13ème siècle, la quatrième croisade fut détournée contre l’Empire orthodoxe de Byzance (l’Empire romain d’Orient). Celui-ci  fut morcelé par les puissances catholiques, dont Venise, qui s’empara de la Crète. C’est une période de domination étrangère ; de ce point de vue, elle ne doit pas être plus idéalisée que les autres périodes de domination subies par le monde grec au cours des siècles.

Cependant sur le plan culturel, c’est aussi une période d’échanges particulièrement intenses entre les lettrés gréco-byzantins et les lettrés d’Europe occidentale. Nombre d’intellectuels grecs s’installent dans la péninsule italienne et font connaître des œuvres parfois oubliées (cf « Moyen Âge grec. La vie intellectuelle byzantine et son influence sur l’Europe occidentale » https://philiki.org/2015/10/14/une-synthese-dune-heure-sur-le-monde-intellectuel-byzantin/). En Europe occidentale, nombre d’œuvres s’inspiraient des romans grecs ou latins de l’antiquité, mais s’influençaient aussi mutuellement, imitations et créations propres se côtoyant, s’entremêlant, voyageant d’un pays à l’autre, traduites, transformées, ou servant de point de départ à une création originale. Les textes puisent les uns dans les autres, chacun y ajoutant son génie propre. Ces échanges se produisirent dans les deux sens. Plusieurs théories s’affrontent à ce sujet.

En Crète, la rencontre entre les genres littéraires d’Europe occidentale et la langue grecque, produira de remarquables réalisations dans le cadre de ce que l’on appellera « la renaissance crétoise ».

La littérature crétoise de cette époque est un vaste champ d’exploration qui regroupe des tragédies (citons par exemple « Érophile » / « Ερωφίλη » – de Hortatzis, ou « Le Roi Rhodolinos » / « Βασιλεύς ο Ροδολίνος » de Troilos), des comédies légères (« Fortounatos » / Φορτουνάτος de Foscolos), des drames (comme « Zénon », drame anonyme sur l’Empereur byzantin Zénon, ou encore le « Sacrifice d’Abraham » / « Η Θυσία του Αβραάμ » que des chercheurs attribuent aussi à Kornaros), de la poésie (pastorale avec l’anonyme « Voskopoula » les amours d’un berger et de sa bergère, ou la poésie « historique » avec le « Siège de Malte » – « Μάλτας πολιορκία» – d’Antonios Achelis), etc.

Bien que certains ne partagent pas cette analyse, la plupart des spécialistes considèrent que l’auteur d’Erotokritos était issu, au moins en partie, d’une famille latine (a priori vénitienne) installée en Crète depuis plusieurs générations (Kohler). Dans cette Crète sous domination vénitienne, une élite vénitienne et des colons « latins » côtoyaient la population grecque locale. Cependant, comme le rappellent Séféris et Kohler, l’auteur d’Erotokritos a considérablement limité l’emploi de mots d’origine étrangère. Comme si Kornaros s’était amusé à ignorer les mots non-grecs qui étaient pourtant entrés dans le dialecte grec crétois de cette époque. On considère souvent que sur le plan économique, Venise s’est comportée en Crète comme une puissance coloniale. Culturellement, Erotokritos est l’exact contraire d’une soumission, et démontre plutôt la vivacité de la culture locale et de sa langue, sa capacité à s’approprier les modes de son temps, et à les sublimer à son profit. Quelles que furent ses origines, Kornaros a rendu à la langue grecque le plus grand hommage qui soit.

On ne trouve rien de comparable à cette ébullition intellectuelle au cours de la période qui suivra, c’est à dire la période ottomane, marquée d’une façon générale, par un repli sur le religieux au détriment de la culture profane.

Erotokritos, interpété par Giannis Kharoulis (Γιάννης Χαρούλης – depuis sa chaîne Youtube https://youtu.be/STxkdx5eyRM?t=140):

Adaptation contemporaine d’Erotikritos, par l’Atelier de théâtre de l’Université de Chypre – Θεατρικό Εργαστήρι του Πανεπιστημίου Κύπρου (Θ.Ε.ΠΑ.Κ.), sous la direction du professeur chypriote Mikhalis Piéris (Μιχάλης Πιερής – https://youtu.be/MQmBLlHhoSI?t=3780) :

Panayiotis Lipsos

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Les CaHIERS de PHILIKI.

 

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