Rébétiko, la mauvaise herbe

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En 2009 est parue la bande dessinée « Rébétiko, la mauvaise herbe »  de David Prudhomme aux éditions Futuropolis.

Une oeuvre originale qui reflète bien l’esthétique d’un genre musical grec, le rébétiko (l’auteur n’hésite pas à reprendre dans plusieurs vignettes, des photographies que les amateurs d’histoire du rébétiko reconnaîtront).

La bande dessinée tourne autour de la personnalité de Markos Vamvakaris. Ce n’est pas vraiment une histoire mais une succession d’ambiances qui racontent les épisodes possibles de la vie d’un « rébétis ».

On est pris dans le rythme du début à la fin; les pages s’avalent en une bouchée.

La magazine « Lire » a classé « Rébétiko » dans les 20 meilleurs livres de l’année 2009, et « meilleure bd » de l’année 2009.

Digressions sur le rébétiko à l’occasion de « Rébétiko ».

Une digression sur la censure, évoquée dans la bande dessinée et qui a contribué à donner aux rébétès une dimension mythique.

C’est essentiellement pendant les années 20 et 30, dans le port surpeuplé du Pirée, parmi les musiciens démunis issus des masses de réfugiés d’Asie mineure, que le rébétiko prend sa forme la plus aboutie. A l’origine, les établissements où se produisent ces musiciens font souvent office de fumeries clandestines de haschich.

Dans un premier temps les chansons des rébétès reflètent cette réalité sociale et ce mode de vie. Le contenu de certaines d’entre elles ou leur seul titre peuvent parfois heurter le « politiquement correct » encore aujourd’hui (comme « Chienne, tu me fais fondre » – « Skila m’ekanes kai liono » –  de Vamvakaris, « Où se vend le haschich? » – « Pou poulietai to hasisi »  de Vidhalis, « Pourquoi je fume de la cocaïne » -« Yiati foumaro kokaini » de Panos Tountas, ou des paroles comme « Je tirais par le nez, j’ai commencé aussi l’aiguille » dans « La douleur du drogué »« O ponos tou prézakia »  d’Anestis Dhelias).

En 1936, le régime de Métaxas pourchasse les fumeries de haschich. Les rébétès sont au premier rang des suspects; leur musique et leur mode de vie sont assimilés à la marginalité et à l’immoralité.

Outre la fermeture de certains  établissements où ils gagnaient leur vie, ils devront également subir la censure officielle, qui analysera les textes et les musiques. La censure interdira, non pas le rébétiko (contrairement à ce qu’on lit parfois) mais les textes les plus « incorrects » et « immoraux ».

Elle interdira aussi les morceaux les plus « orientaux ». En effet par  ignorance, certaines élites grecques de l’époque considéraient comme non-grec ou comme turc tout ce qui leur paraissait oriental; elles favorisaient une musique proche des « cantades » des îles occidentales de la Grèce et de certaines régions d’Italie. Pourtant l’essentiel de la musique grecque traditionnelle ou savante n’a jamais eu de parenté avec ce style « italianisant », aussi loin qu’on puisse remonter y compris à l’antiquité ou au Moyen Âge; et la musique orientale doit elle-même beaucoup à la théorie musicale grecque depuis que les érudits arabes ou persans, comme Al-Farabi, s’en sont imprégnés. Rejeter ce style a priori « oriental » revenait à amputer la culture grecque d’une partie d’elle-même, et de son propre génie.

D’ailleurs l’ironie de l’histoire veut qu’à la même époque, sous l’impulsion des écrits du penseur nationaliste turc Ziya Gökalp, le régime kémaliste de Turquie interdit pour un temps la diffusion, à la radio, de la musique savante d’Istanbul (Feza Tansuğ, « Rauf Yekta Bey et le nationalisme de la musique turque », Études balkaniques, 13, 2006, 171-184), celle que l’on appelle désormais en Turquie la « musique classique ottomane ». Motif : elle était considérée par les nationalistes turcs comme non-turque, car issue des traditions grecque (« byzantine »), persane et arabe.

Quelques années plus tard Métaxas s’illustrera  dans la préparation de la défense grecque contre l’invasion des troupes de Mussolini.

Et la réalité est parfois plus complexe qu’il n’y paraît, puisque les rébétès ne seront pas en reste et composeront des chansons très populaires dans un tout autre registre, pour soutenir le moral des troupes grecques, parfois en utilisant des mélodies de chansons jusque là interdites par la censure : « Salut à nos petits fantassins, qui combattez avec coeur » (« Yia sas fantarakia mas ») de Vamvakaris sur la trame de la chanson « Karadouzéni » qui parlait jusque là de narguilé et de fumeries, « Ecoute mon Duce les nouvelles » (« Akou Ndoutse mou ta nea ») de Vassiliadhis sur la base de la chanson interdite de Tountas « Barbara », ou encore « Je n’ai pas peur des Centaures » (nom d’une division de chars italienne) de Dimitris Gogos Bayiaderas.

Enfin citons cette composition de Kéromitis * : « Le temps est venu de laisser mon bouzouki de côté, de prendre mon fusil et d’aller faire la guerre. »  (à propos des « rébétika » patriotiques, voir l’article de Stélios Elliniadis dans « ta nea » du 25 octobre 2009).

Ainsi le « mangas »** a beau aimer le haschich, il peut parfaitement se révéler patriote…

Signé : P. L.

**terme qui désigne le type de personnages gravitant autour du milieu des rébétès, et par lequel s’apostrophent parfois les Grecs ; difficilement traduisible selon le registre dans lequel il est utilisé, il évoque aujourd’hui une allure, un style, alliant dans son acception la plus noble indépendance ou provocation, talent, bravoure, virilité, et une certaine classe…

* « Tha paro to ndouféki mou »– « Je vais prendre mon fusil » chantée par Daisy Stavropoulou. En grec :

Καιρός πια το μπουζούκι μου στο πλάι να τ’ αφήσω,
να πάρω το ντουφέκι μου, να πά’ να πολεμήσω.

Δεν το βαστάω, σπλάχνο μου, να κάθομαι δω πέρα,
και τα παιδιά να πολεμούν κει πάνω νύχτα – μέρα.

Είμαι παιδί φιλότιμο και πάω να νικήσω,
τους φίλους να μην ντρέπομαι σαν θα ξανάρθω πίσω.

Θ’ αφήσω πια την πένα μου, θα πιάσω τη σκανδάλη,
να δείξω την αντρεία μου, καθώς και τόσοι άλλοι.

(A ne pas confondre avec la chanson « Poté tha kani ksasteria » de Xilouris, dont certains passages sont proches.)

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Publié dans β / Bande dessinée Κόμικς, δ / Musique Μουσική
One comment on “Rébétiko, la mauvaise herbe
  1. […] Rébétiko : style musical des Grecs des deux rives de la mer Egée (voir Rébétiko, la mauvaise herbe sur philiki.org […]

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