Les questions de Milinda – la rencontre des Grecs et du Bouddhisme Οι ερωτήσεις του Μιλίντα – Η συνάντηση των Ελλήνων με τον Βουδδισμό

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Le Milinda-panha, ou « Questions de Milinda », relate les dialogues du roi indo-grec Ménandre Ier (Μένανδρος) et du moine bouddhiste Nagasena.

Il fait partie des textes canoniques du bouddhisme, et occupe une place importante dans le bouddhisme theravada.

Sa diffusion s’est étendue jusqu’en Chine et au Japon (voir « Les versions chinoises du Milindapañha », Paul Demiéville, Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient  Année 1924  Volume 24  Numéro 1  pages 1-258 – http://www.persee.fr/doc/befeo_0336-1519_1924_num_24_1_2986).

Plusieurs traductions en ont été publiées en français, dont une, résumée et abordable, aux éditions Gallimard dans la collection « Connaissances de l’Orient », à partir du pâli. Une langue ancienne de l’Inde qui sert encore de langue liturgique dans le bouddhisme theravada (« Milinda-panha – Les questions de Milinda », traduit, présenté et annoté par Louis Finot, préface d’Edith Nolot, ISBN 2-07-072730-0, 145 pages, Gallimard, Paris 1992).

Le nom de « Milinda » est l’adaptation en pâli de « Ménandre » (à ne pas confondre avec le dramaturge du même nom). Dans le texte pâli, les Grecs sont désignés sous les termes « les Yonakas ». A rapprocher des « Ioniens », une des peuplades grecques de l’antiquité installée, notamment, en Asie mineure. Son nom est encore souvent utilisé par les peuples orientaux pour désigner les Grecs – par exemple sous la forme « Yauna » puis « Younan » en persan,  « Yavan » en hébreux, « Yavana » en sanskrit, un terme passé en arabe où la Grèce se dit « al-Yūnān » et en turc sous la forme « Yunanistan ».

C’est d’ailleurs ainsi que commence le Milinda-Panha, dans la traduction de Louis Finot : « Il y avait chez les Yonakas, une cité nommée Sâgâlâ » (Sâgâlâ, capitale du roi Ménandre Ier, est le nom d’une ville aujourd’hui dénommée  Sialkot  dans le Pakistan actuel).

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Monnaie antique de Bactriane (région recouvrant surtout l’actuel Afghanistan). A gauche, le roi grec Ménandre I, tête nue. A droite, Athéna en armes. Argent : Drachme ; 2,39 g. Appartient à l’ensemble documentaire : MonnGre Identifiant : ark:/12148/btv1b8550914t Source : Bibliothèque nationale de France, département Monnaies, médailles et antiques, R 3681.350 – un clic pour agrandir

Le texte débute par la description de la capitale du roi Ménandre, puis par celle du roi lui-même. Celui-ci demande : « Y a-t-il quelque sage, ascète ou brahmane, chef d’ordre ou de groupe, maître d’un groupe d’élèves, même adepte du bienheureux Buddha, qui puisse causer avec moi et résoudre mes doutes ? ». Aucun maître à penser ne parvient à répondre à ses incessantes interrogations sur le bien, le mal, la vie, la mort ou la renaissance. On amène au roi, après de longues et vaines recherches, le bonze Nagasena.

Il s’en suit un dialogue très imagé par lequel le moine répond aux interrogations de Ménandre, qui demande souvent  : «  Donne moi une autre comparaison. » Bref c’est un peu « le bouddhisme  pour les nuls », version ancienne.

Certains chercheurs pensent que ce dialogue n’a peut-être jamais existé. Et que la figure du roi grec, ou ses questions, ne sont qu’un moyen d’illustrer l’enseignement des grands principes bouddhistes – une sorte d’outil pédagogique.

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Monnaie antique de Bactriane. A gauche, le roi Ménandre I casqué. A droite, la déesse Athéna en armes. Drachme ; 2,46 g. Appartient à l’ensemble documentaire : MonnGre.  Identifiant : ark:/12148/btv1b8510969p Source : Bibliothèque nationale de France, département Monnaies, médailles et antiques, R 3681.375 – un clic pour agrandir.

Ce qui est certain c’est que le roi Ménandre Ier est bien réel. Il aurait régné entre 163 et 95 avant J.-C.. Il était connu des  historiens grecs Plutarque (1) et Strabon (2)(3). Il est cité dans les textes des peuples de l’Inde. Son effigie figure sur les pièces de monnaie frappées sous son règne souvent accompagnée, sur l’autre face, de la déesse Athéna (à ce propos, voir Bopearachchi Osmund. « Découvertes récentes de trésors indo-grecs : nouvelles données historiques.» In : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 139ᵉ année, N. 2, 1995. pp. 611-630, DOI : 10.3406/crai.1995.15500 – www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1995_num_139_2_15500 – et Bopearachchi Osmund. « L’apport des surfrappes à la reconstruction de l’histoire des Indo-Grecs.» In : Revue numismatique, 6e série – Tome 164, année 2008 pp. 245-268 – DOI : 10.3406/numi.2008.2853 – www.persee.fr/doc/numi_0484-8942_2008_num_6_164_2853).

On oublie souvent que la présence grecque en Asie ne s’est pas  arrêtée avec les conquêtes d’Alexandre le Grand. D’autres successeurs d’Alexandre le Grand sont plus connus  que Ménandre (Ptolémée – Ptolemaios / Πτολεμαῖος   –  en Egypte, Séleucos – Σέλευκος prononciaton grecque moderne Sélefkos – fondateur de l’Empire séleucide en Perse et en Syrie, Lysimaque –  Lysimakhos   / Λυσίμαχος – en Thrace, Antigone le Borgne – Antigonos Monophtalmos /  Ἀντίγονος Μονόφθαλμος  – en Asie mineure, Cassandre en Macédoine – Kassandros /  Κάσσανδρος). Mais des rois grecs fondèrent des dynasties et régnèrent aussi progressivement en Bactriane (les royaumes gréco-bactriens s’étendaient dans une région située entre l’Hindū-Kūsh et l’Amou-Daria, qui englobait entre autres l’Afghanistan actuel) et en Inde du nord, à cheval sur quatre siècles. Les royaumes indo-grecs auraient parfois poussé leurs conquêtes jusqu’au Penjab et même au-delà.

Le dialogue de Milinda n’est pas la seule évocation de l’installation des Grecs dans la région.

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Extrait du livre d’Alfred Foucher : « L’art gréco-bouddhique du Gandhâra : étude sur les origines de l’influence classique dans l’art bouddhique de l’Inde et de l’Extrême-Orient » . 1905 – un clic pour agrandir

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Extrait du livre d’Alfred Foucher : « L’art gréco-bouddhique du Gandhâra : étude sur les origines de l’influence classique dans l’art bouddhique de l’Inde et de l’Extrême-Orient ». 1905 – un clic pour agrandir

Selon plusieurs chercheurs, c’est également à l’influence grecque que l’on attribue une des premières représentations physiques du Bouddha, voir même selon certains, la toute première représentation humaine du Bouddha, aux environs du début de l’ère chrétienne.

Avant cela le Bouddha était représenté par des Symboles, comme la roue du Dharma ou Dharma-chakra, ou la trace des pas de Bouddha. Ces représentations humaines de Bouddha ne seraient pas apparues immédiatement après l’arrivée des Grecs, mais plus tard. Du point de vue artistique, il s’agit d’un art mixte parfois qualifié de gréco-bouddhique ou indo-grec, ou encore d’art du Gandhara, ou d’art de l’Orient hellénisé, fusionnant les styles de plusieurs civilisations (dont celle des Kouchan). (4)

Ces dénominations ne sont pas nécessairement équivalentes et font l’objet de controverses de spécialistes. La recherche semble en constante évolution sur ce sujet.

La représentation humaine du Bouddha serait née du besoin des Grecs convertis au Bouddhisme de représenter le Bouddha comme ils en avaient l’habitude avec les Dieux, demi-Dieux ou héros grecs.

Pris d’enthousiasme, un auteur est allé jusqu’à écrire que « les Bouddhas japonais apparaissent encore de nos jours sous les traits apolloniens et drapés dans des vêtements aux plis antiques » (Paul Chalus en introduction de l’édition de 1972 de « L’impérialisme macédonien et l’hellénisation de l’Orient » de Pierre Jouguet, Editions Albin Michel, 1972, page 10).

Le précurseur des ces recherches est un Français, Alfred Foucher, qui publia en 1905 « L’art gréco-bouddhique du Gandhâra : étude sur les origines de l’influence classique dans l’art bouddhique de l’Inde et de l’Extrême-Orient ». (4) (5)

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Alfred Foucher : « L’art gréco-bouddhique du Gandhâra : étude sur les origines de l’influence classique dans l’art bouddhique de l’Inde et de l’Extrême-Orient » . 1905 – un clic pour agrandir

Vous ne regarderez plus tout à fait les statues de Bouddha de la même façon…

Notes :

1) Selon Plutarque : « un roi de la Bactriane nommé Ménandre, qui régnait avec beaucoup de modération, étant mort dans son camp, les villes de ses États firent ses funérailles en commun ; elles se disputèrent les restes de son corps, et ce ne fut qu’après de longs débats qu’elles convinrent enfin d’en emporter chacune une portion égale, et de bâtir autant de monuments pour les y renfermer » – Plutarque, œuvres morales, Traduction de Ricard, Paris 1844 tome IV. Selon Edith Nolot dans sa préface de la traduction de Louis Finot, ceci ferait écho à « un cliché bouddhique extrêmement répandu à propos du partage des reliques du Bouddha et des disputes qui s’en suivirent. »

2) Strabon cite Apollodore d’Artémite  qui fait une description très élogieuse (et un peu exagérée) des conquêtes de Ménandre : « La Bactriane, dont la frontière septentrionale borde l’Arie sur une certaine longueur, dépasse de beaucoup cette contrée dans la direction de l’E. Elle a une étendue considérable et un sol propre à toutes les cultures, celle de l’olivier exceptée.  Grâce à ses immenses ressources, les Grecs qui l’avaient détachée [de l’empire des Séleucides] devinrent bientôt tellement puissants qu’ils purent s’emparer de l’Ariane et de l’Inde elle-même, au dire d’Apollodore d’Artémite, et que leurs rois, Ménandre surtout (s’il est vrai qu’il ait franchi l’Hypanis et se soit avancé vers l’E. jusqu’à l’Imaüs), finirent par compter plus de sujets et de tributaires que n’en avait jamais compté Alexandre, grâce aux conquêtes faites tant par Ménandre en personne que par Démétrius, fils du roi de Bactriane Euthydème. »  « Géographie de Strabon » Livre XI Chapitre XI Traduction d’Amédée Tardieu, Paris 1867 (libre de droits, disponible en ligne) Tome 1.

3) Les rencontres indo-grecques de l’antiquité continuèrent d’avoir des échos dans la littérature grecque à l’ère chrétienne, au Moyen âge – à l’époque byzantine. Certains ouvrages ont fait l’objet de traductions récentes en langue française, ou de rééditions, parues aux éditions Anacharsis ou aux éditions Les Belles Lettres (égratignant encore une fois au passage  la caricature négative que l’on se fait souvent du monde intellectuel byzantin), notamment :

– le traité « Sur les peuples de l’Inde et les Brahmanes » (« Περὶ τῶν τῆς Ἰνδίας ἐθνῶν καὶ τῶν Βραχμάνων ») de l’évêque Palladios (4ème siècle après J.-C.) : un large passage de cette œuvre a fait l’objet d’une interpolation dans le roman byzantin « Histoire merveilleuse du roi Alexandre maître du monde » ; on y lit les dialogues d’Alexandre le Grand avec des « Brahmanes », en fait ici des ermites indiens nus, notamment le maître à penser Dandamis. Chacun y interroge l’autre sur son mode de vie et sa conception du monde (« Histoire merveilleuse du roi Alexandre maître du monde », traduction du grec en français Corinne Jouanno, 2009, Anacharsis éditions, 332 pages, ISBN 978-2-914777-50-6 – pages 162 et suivantes) ; voir aussi la version parue aux Editions Les Belles Lettres « Alexandre le Grand et les Brahmanes – Palladios d’Hélénopolis : Les Moeurs des Brahmanes de l’Inde et anonyme : Entretiens d’Alexandre et de Dindime », Pierre Maraval, 2016, Les belles Lettres, 122 pages, ISBN-10 2-251-33979-5) ;

« L’Inde », oeuvre assez improbable de Ctésias, un médecin grec prisonnier du roi perse Artaxerxès II, avant les conquêtes d’Alexandre le Grand : les notes de lecture que fit de ce texte le patriarche grec orthodoxe Photios, au 9ème siècle après J.-C., dans sa « Bibliothèque » ont été publiées avec trois autres notes portant sur trois autres ouvrages, sous le titre « Les codices du merveilleux » traduction de René Henry (1910-1978) aux éditions Anacharsis, (2002, 132 pages, ISBN 2-914777-03-5).

4) Pour un documentaire vidéo : « Gandhara, l’envol du bouddhisme » dans la série « Eurasia : À la conquête de l’Orient » d’Alain Moreau et Patrick Cabouat (coproduction NHK, TV5, 2004).

5) Les Grecs influenceront des domaines aussi inattendus que l’astrologie indienne. On trouve en particulier des traces de cette influence dans un texte sanskrit, le « Yavanajataka« , ou « Horoscopie des Grecs », qui emprunte des éléments à l’astrologie grecque. Le Yavanajataka a été traduit en anglais en 1978 par David Pingree (David Pingree, « The Yavanajātaka of Sphujidhvaja », Harvard Oriental Series, Vol. 48, Cambridge : Harvard University Press, 1978).
Les origines précises du Yavanajataka font l’objet de discussions universitaires. Certaines publications à ce sujet sont disponibles sur Internet.

PL

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